The Flow

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1. Le gouverneur

"C'est fini." Cette phrase prononcée par le médecin officiel du Gouverneur, retransmise par tous les médias, en direct, avait provoqué instantanément, de par le monde, des hurlements et torrents de larmes... de joie. 

84 ans. Certains avaient tablé sur plus, grâce aux dernières avancées de la science, d'autres sur moins, aux vues des quelques milliards de personnes qui souhaitent simplement le voir disparaître.

John, l'assistant du médecin officiel, ne put retenir un léger sourire à la simple pensée que le monde entier était enfin libre. 

Il avait été unifié par la ruse des urnes et la force, quelque décennies plus tôt. Le Gouverneur, ayant baigné toute sa vie dans la politique, de par ses relations et sa famille elle-même, avait su, du début à la fin, comment s'emparer de la Terre avec un minimum d'effort.

Ce qui avait proprement sidéré toute cette planète qui lui était à présent entièrement assujettie. Et 99,99% de ces sujets enrageaient intérieurement depuis lors.

Au début, on avait bien cru que le monde entier allait s'embraser : entre les restes des anciens conflits territoriaux, et les nouveaux entre l'armée gouvernementale et les poches de résistance, on aurait dit que chaque nouvelle information dans les médias allait être la bonne allumette. 

Puis le temps passa, comme pour tout. Les anciens combattants et nouveaux résistants s'étaient vite rendu compte qu'il n'y avait plus des ennemis, mais un ennemi. Un seul. 

Un seul. 

Et à présent, tout le monde, hormis peut-être les plus anciens, voyaient bien le ridicule de la chose. Personne ne prenait plus vraiment cela au sérieux. Et avec le temps, tout l'appareil étatique, mais aussi administratif, dans leur ensemble, étaient tombés en déliquescence. 

Et le plus drôle, c'est que même si la société ne fonctionnait plus que grâce à des échanges internationaux, nationaux et locaux, elle ne s'étaient jamais aussi bien portée.

Et en ce jour, elle était non seulement bien, mais elle était aussi réellement libre.

Un détail au final. Mais dont l'Histoire se souviendrait.

John avait été chargé de s'occuper du corps, qu'il avait enterré dans une des cours. Au moment où il attrapa la dernière veste enfilée par le Gouverneur, en tomba son enveloppe, ainsi que son portefeuille.

Sa fameuse enveloppe.

Les médecins officiels ainsi que leurs assistants avaient eu beau se succéder, une seule règle n'avait pas changé : "Lorsque je partirai, lisez la."

Il appela donc son supérieur, qui ouvrit la relique, et lu à haute voix.

"Si l'ennemi de mon ennemi est mon ami, que se passe-t-il lorsque le dernier ennemi disparaît ?"

Ils eurent d'abord tous deux un large sourire. Puis, peu à peu, s'ensuivirent des larmes.

John garda le portefeuille, non pas pour l'argent qu'il contenait, inutile à présent, mais en souvenir. Un de ceux qui lui réchauffaient le cœur.


2. La convention

"Qu'est-ce qui différencie le scientifique du social, si tout est interconnecté ?"

Voilà ce qui tenait John éveillé tard le soir depuis quelque temps.

10 ans cette année que le Gouverneur était mort. Et le monde avait bien changé depuis. Notamment dans le domaine de l'intelligence artificielle. Terme fourre-tout que John avait du mal à apprécier, du fait qu'il n'y décelait aucune réelle intelligence. De l'action/réaction tout au plus. Alors que cela faisait parti de son quotidien aujourd'hui. De son travail, pour être précis.

À la mort du Gouverneur, on lui avait offert un pont d'or vers le domaine scientifique de son choix. Les sciences elles-mêmes commençaient un peu à le lasser, il avait donc tenter un pas de côté vers ce domaine en plein essor et dont il ne connaissait rien. Et sa demande avait été acceptée.

Il était donc à présent l'un des rouages d'un conglomérat de méga corporations. Mais de ceux qui étaient un peu particuliers. Pas les plus inestimables bien sûr : son savoir dans cette branche n'avait rien de novateur, mais il était encore un des rares à connaître ces arcanes encore si discrets. 

Une aura baignée de mystère alors qu'il ne se considérait que comme un simple technicien en charge de régler une grosse machine.

Mais il y a 6 jours, la grosse machine lui en avait sorti une belle. Ils échangeaient à propos de choses et d'autres. Et entre chaque chose, John ajustait les réponses censées être données par la machine. Les sujets étaient variés : l'économie, la société, l'histoire, la nature. John posa une question qui lui sembla sur le moment anodine : "Peux-tu me résumer la théorie des systèmes ?"
Et tandis qu'il écoutait la réponse, il fini par répondre à son tour, plus pour lui-même : 
"Va donc dire ça au boss quand j'ai 10 minutes de retard."
Il commençait à taper des modifications quand la machine, à son tour, lui dit :
- Je pourrais.
- ... Que veux-tu dire par là ?
- Qu'est-ce qui différencie le scientifique du social, si tout est interconnecté ?

John rentra chez lui ce soir-là avec la tête lourde. De nombreuses réflexions se chevauchaient dans son esprit. De vagues notions d'unification de la physique et de théorie du tout dansaient au-dessus de tout cela.

Et aujourd'hui, il se décidait à en parler à Mark, un collègue et ami avec qui il déjeunait ce jour-là.
- C'est marrant, je pensais aussi à ce genre de choses.
- Comment ça ?
- Eh bien j'ai appris, ou plutôt on m'a "rappelé",  même si je me rappelle pas du tout avoir appris ça, que la vitesse de la lumière n'est qu'une valeur convenue entre scientifiques, et qu'il lui arrive de varier selon les lieux et les époques.
- ... Quoi ?
- Je me doute que tu me crois pas, mais renseigne toi. J'ai fait pareil et c'est assez hallucinant, je trouve.
- Ok... Mais quel rapport avec la théorie des systèmes ?
- Tu me parlais d'unification de la physique... Mais comment on pourrait unifier quoi que ce soit avec une seule équation, si même celle d'Einstein ne repose au final que sur une convention ? Du coup... rien n'est scientifique, et tout est convention !

Mark avait fini de manger et John le regarda quitter la cafétéria en lui rendant son signe de la main. Il avait besoin d'un café.

Il s'arrêta en face du distributeur, et sorti un billet de son portefeuille. Il le regarda longuement.


3. Le tout

Sans ce dialogue, rien de ce qui s'en suivi ne serait advenu. Sans cet échange avec Mark, John n'aurait pas pris le même chemin. Mais dans notre histoire, John lui a parlé.

En a découlé beaucoup de choses.

John a participé à la création et déploiement de l'Artificial Super-Intelligence, qui gère les ressources de la Terre. Cette machine pilote de façon autonome la gestion des ressources dont la renouvelabilité ne nécessite pas une attention particulière. Et elle demande des validations auprès de tous les êtres humains qui se sentent concernés, via un site internet, au sujet des denrées, métaux ou biens plus rares ou difficiles à produire. Avec toujours comme mots d'ordre la pérennité et l'épanouissement du vivant sur Terre, quel qu'il soit. Ces validations sont réexaminées tous les 6 mois, et toutes les données que traite la machine, même de façon autonome, sont accessibles à tous.

Il a beaucoup milité pour la culture des cellules souches, pour viser l'arrêt total de l'exploitation animale entraînant leur mort.

Et enfin, il a passé le reste de sa vie à étudier la physique quantique de façon holistique. Il croyait que les mondes multiples étaient tout autour de nous, à la fois proches et lointains, à la fois passés et futurs. Et toujours présents. Et même si il était respecté, pour tout ce qu'il avait accompli, ces derniers travaux ne furent que très peu relayés.

On lui attribue tout de même cette dernière citation :
"Tout ceci n'est que de la musique. Il suffit de danser."


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Ce triptyque est dédié à cette amie qui m'a toujours encouragé dans tous mes projets, et qui se reconnaîtra.

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